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René  SEGBENOU : «  l’agro écologie permet de produire des aliments sains tout en préservant la nature »

René SEGBENOU, est le président de JINUKUN, une organisation qui s’est donnée pour mission de lutter contre les organismes génétiquement modifiés. Notre première action a été de lutter contre l’introduction des Organismes Génétiquement Modifiés (OGMs) dans l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Mais JINUKUN travaille aussi pour la promotion de la diversité biologique, la promotion de tout ce qui est naturel. C’est dans ce cadre qu’il nous a accordé cette interview qui porte sur l’importance de l’agro écologie.

 Les pesticides synthétiques sont-ils des opportunités ou des menaces ?

La meilleure définition d’un pesticide, c’est que c’est un poison violent. Pour comprendre cette définition que je donne, il faut revenir à ce qui est utilisé pour la fabrication de ces produits. En effet tout a commencé après  la deuxième guerre mondiale. C’est en ce moment qu’on a commencé par utiliser les armes chimiques. Et c’est sur la base des produits issus de la guerre qui ont été recyclés qu’on a fait pour la première fois des pesticides, pour aller vers la protection des plantes et même parfois pour faire du désherbage, ce qu’on appelle les herbicides. Alors, pour fabriquer ces produits, la mesure qu’on utilise s’appelle PPB. C’est en anglais et cela veut dire Part Per BILLION. Pour fabriquer un pesticide, on  prend un mètre cube du produit toxique qu’on dilue par un milliard. On prélève maintenant 10 PPB, 20 PPB ou30 PPB selon l’intensité du poison pour fabriquer les pesticides que l’on utilise pour pulvériser les plantes. Le PPB, c’est donc le milliardième du mètre cube du poison et c’est aussi violent et ça tue. C’est pourquoi je dis que la meilleure définition du pesticide, c’est un poison violent.

Maintenant à partir de là, quelles sont les conséquences ? Il y en a beaucoup. En fait, aujourd’hui si vous faites attention, si vous suivez les journaux, on parle de perturbateurs endocriniens. Les premières conséquences de l’utilisation des pesticides, c’est cela. Ils perturbent le système de reproduction animal ou le système de reproduction humain.  Cela agit sur la capacité des êtres humains à procréer à faire d’enfant.. Les pesticides attaquent aussi le système nerveux. Les enfants et les femmes enceintes exposés à ces produits, voient les fœtus attaqués. Ensuite, on a constaté dans les milieux ruraux en Europe, en particulier en France, que les fréquences de plusieurs types de cancers ont augmentées. Cela ne veut pas dire que c’est cela qui a donné le cancer, mais la fréquence a augmenté, cela veut dire qu’l y a un lien  et c’est aussi on a constaté dans les milieux ruraux en Europe que le taux de fécondité a baissé. Donc quand on compare le bien que les pesticides nous apportent, c’est-à-dire éliminer les insectes ou les microorganismes qui attaquent les produits aux  dégâts humains et  environnementaux, je pense qu’on ne peut pas accepter de continuer à utiliser ces produits  qui sont des menaces.

 Certains affirment quand même que les pesticides permettent d’augmenter le rendement  des cultures.

C’est une illusion. Le problème quand vous utilisez les pesticides, comme ce sont des produits de synthèse, petit à petit, les ravageurs que vous voulez attaquer commencent par développer de la résistance. Donc vous allez devoir utiliser  plus de pesticides pour les attaquer et pour les éliminer.  Ensuite, lorsque vous utiliser les pesticides sur votre champ, vous tuer les microorganismes qui sont nécessaires pour la fertilité du sol. Une étude a prouvé que lorsqu’on pulvérise un pesticide dans un champ, seul 1O % de pesticide pulvérisé reste sur les plantes. Alors que si ça ne colle pas sur les plantes, vous n’aurez pas les effets escomptés. Les 90 % restant vont dans l’eau, l’air et le sol. Donc quand vous pulvérisez, vous êtes en train d’empoisonner l’eau, le sol et l’air. Ces produits sont nocifs parce que l’eau, l’air tout est pollué, et les microorganismes sont morts. Quel rendement voulez-vous  avoir ? Lorsqu’il pleut, tout ça s’en va et le sol est lessivé. Les gens sont obligés à chaque fois d’augmenter la quantité de ces produits nocifs pour pouvoir tenir et restent dans l’illusion que cela permet d’augmenter les rendements. Et pour avoir cette quantité, il faut chaque fois augmenter la dose. Et qu’est ce qui va se passer. C’est que les investissements que vous faites pour produire cette quantité montent. En plus regardez tous les dégâts que vous avez causés pour avoir cette quantité. Et les agricultures chimiques dans le monde, quand ce n’est pas soutenu par l’Etat, vous échouez. L’agriculture américaine et l’agriculture européenne, ce ne sont  pas des agricultures performantes car il suffit d’enlever les subvenions pour s’en convaincre. Les gens se plaignent du Programme Agricole Commun en Europe. Sans ces subventions l’agriculture tombe. Donc la meilleure des choses à faire, c’est de revenir à la raison et de repenser l’agriculture, c’est de faire ce qu’on appelle l’agro écologie. C’est curieux que pour prendre quelque chose à la nature, nous soyons amenés à détruire cette nature. Non, on peut faire autre chose.

 Quelles sont les alternatives existantes ?

Les alternatives, on les regroupe dans une conception de l’agriculture qu’on appelle l’agro écologie. Dans l’agro écologie, il y a l‘agriculture et puis l’écologie. C’est une agriculture qui crée l’harmonie entre la production et la nature, entre la production et l’environnement. Donc cette façon de faire permet de produire sans détruire. L’agro écologie ce n’est pas seulement une technique. C’est aussi une philosophie. C’est pourquoi derrière l’agro écologie il y a une philosophie, il y a un comportement. Quand tu es dans l’agro écologie, tu repenses ta propre relation avec la nature, tu repenses ta propre relation avec l’argent, tu repenses ta propre relation avec les autres. Et du coup, vous reconnaissez que la nature n’est pas à détruire, que nous faisons partie de la nature, et qui si je détruis la nature, donc je me détruis. Vous reconnaissez que je ne dois pas détruire en déstabilisant les relations entre la nature et las autres. La pratique agro écologique commence par la préparation du sol. Entre la santé de la plante et la santé du sol, il y a un lien. C’est comme les êtres humains, lorsque vous vivez dans un milieu insalubre où il y les microbes, vous tombez malades. Mais si votre environnement est sain, l’air circule, vous vous sentez bien. Ensuite si vous mangez sain, vous allez vous portez mieux davantage. Donc pour les plantes, c’est la même chose. Si vous mettez une plante dans un environnement sale, la plante va souffrir. Donc, nous soyons d’abord le sol avant d’y mettre  les plantes. Cela veut dire qu’on fait en sorte que les microorganismes se développent en mettant par exemple des éléments comme le compost,  qui vont renforcer la texture du sol. Le compost est fait avec les matières organiques. Les feuilles, la bourse de vaches, les déjections d’animaux, les fientes. On sait comment les mélanger pour que cela donne un bon compost. Lorsque le sol a une texture qui lui permet de retenir l’eau quand vous arrosez ou quand il pleut, le sol va garder l’humidité dont la plante a besoin pour se développer, de même que les microorganismes come les vers de terre qui sont extrêmement importants dans le sol. Or quand vous répandez les pesticides, vous les tuez systématiquement et donc vous n’avez plus les éléments qu’il faut pour que votre sol soit fertile.

Maintenant lorsque vous mettez les plantes dans le sol, vous devez suivre. C’est quand vous suivez que vous pouvez voir s’il y a un problème. Et là, vous pouvez faire la lutte. Alors la prévention demande que lorsque vous avez mis vos plantes, après un certain temps, vous pouvez utiliser des pesticides naturels pour commencer par les protéger. Mais quand l’attaque arrive, vous pouvez aussi utiliser les pesticides naturels pour résoudre le problème de ces  attaques. Actuellement pour traiter les plantes, nous, nous utilisons un produit dérivé d’une plante importante qu’on appelle le neem. Les graine, les feuilles et l’huile de neeme sont des produits naturels qui aident à combattre les ravageurs sans détruire la nature. Et il y a différentes façons d’utiliser ces produits. On peut par exemple prendre les feuilles de neem et préparer la décoction avec laquelle on peut pulvériser le champ. Il y a aussi la façon dont on doit utiliser l’huile de neem avec du savon, parce que sans cela, ce que vous pulvérisez ne va pas rester sur les plantes. Au lieu d’utiliser des produits qui sont toxiques, nous utilisons des produits qui sont naturels. Nous utilisons aussi des extraits d’ails. L’ail a des vertus de traitement des ravageurs et il faut savoir préparer l’extrait d’ail pour le faire. Nous avons des fiches techniques sur la préparation des extraits de neem, d’ail, de piment. Le piment et les feuilles de papayers aussi servent à faire le traitement.

Est-ce-à-dire que dans la nature, nous avons tout ?

C’est cela. Et nous avons un autre pan du traitement des ravageurs. Si vous êtes patients, et que vous observez la nature, vous allez remarquer que dès qu’un problème se crée, à côté, il y a  la solution. C’est parce qu’on n’est pas patient, et on ne regarde pas à côté. Même nous les êtres humains, avant d’arriver aux médicaments, il y a beaucoup de choses qui se passent. L’organisme vivant se défend jusqu’à des limites extrêmes. Ce n’est pas pour rien que le premier médecin du monde a dit : « Que ta nourriture soit ton premier médicament et ton médicament ta nourriture ». Donc si vous vous nourrissez bien, vous respectez les lois de la nature, la nature vous le rend.

Ajouté  à tout ce que j’ai dit, il y a aussi des plantes qui chassent les ravageurs. Des plantes pesticides.  Nous avons par exemple sur notre site, la citronnelle qui est une plante répulsive.  Il y a des insectes qui n’aiment pas l’odeur de la citronnelle. Lorsque vous la planter autour de votre maison, vous aurez moins de moustique. Et c’est de cette façon qu’ils ont aujourd’hui une liste de plantes pesticides. Et ils travaillent sur cela. Je serai heureux que dans nos universités, qu’il y ait des chercheurs qui se consacrent à cela. Et s’ils faisaient leur travail, je suis sûr que sur notre continent, on peut découvrir beaucoup de plantes qui peuvent servir comme répulsifs pour chasser les insectes. Le problème que nous avons, c’est qu’il y a des gens qui veulent faire de l’agriculture à la va-vite. L’agriculture, ce n’est pas de l’industrie. L’agriculture, c’est délicat et il faut la faire en étant patient, en observant la nature. D’ailleurs, nos ancêtres l’ont fait et on revient toujours vers eux. Cela ne veut pas dire qu’il faut retourner en arrière. Avant vous ne pouvez pas entrer sur le champ d’un agriculteur sans voir un arbre, parce que l’agriculteur  savait qu’il y avait un lien entre ces arbres et les plantes et les cultures. Et c’était ça l’agriculture.

Les produits naturels pour lutter contre les ravageurs donnent-ils les mêmes rendements que les pesticides chimiques ?

Sur notre site à Djeffa, sur beaucoup de produits, nous n’avons rien à envier aux producteurs qui utilisent les pesticides de synthèse. Quand vous allez voir le vernonia sur notre site, c’est flamboyant. Les feuilles d’amarantes peuvent porter de petits trous parce que la feuille a été attaquée, mais la qualité de ces plantes et celle des autres où on a utilisé des produits chimiques, il n’y a pas de commune mesure. D’abord, quand on arrose les légumes avec les pesticides, c’est du poison qu’on amène sur le marché. Nous on, respecte les consommateurs. C’est pourquoi nous disons celui qui fais de l’agro écologie,  dois respecter les autres. Il faut aussi dire que nous avons des rendements qui sont proches ou parfois dépassent ceux des autres. Par exemple un ami qui fait de l’agro écologie, produit du maïs et fabrique du compost. Et une tonne de maïs, il le vend à soixante mille francs. Et vous avez besoin de quatre tonnes de compost pour un hectare de maïs. Une tonne de fertilisant chimique est à deux cents quarante mille. Donc si je prends quatre tonnes de compost pour faire un hectare de maïs, je n’ai plus besoin d’apporter de fertilisant pendant trois récoltes. Je peux récolter le maïs trois fois sur cet hectare sans apporter aucun autre fertilisant. Qui gagne ? Pour évaluer le gain, il ne faut pas s’arrêter à la rentabilité seule. Il y a aussi la qualité du sol, la qualité de l’environnement et  aussi la santé des gens qui travaillent sur ce champ, parce que les autres producteurs souffrent de presque tous les maux. Les gens pensent que faire l’agro écologie, amène à dépenser plus. C’est vrai qu’au début, on dépense un peu plus. Mais la différence entre les deux producteurs, c’est que la quantité de produits chimiques augmente chaque année, alors que lorsque vous appliquez quatre tonnes de compost cette année, l’année suivante, vous allez en appliquer moins, parce que la texture du sol s’est améliorée. Quand on met de l’engrais chimique, c’est pour réduire la durée de maturation du cycle végétatif. Et quand ce cycle  est raccourci, la culture n’a plus tous les éléments nutritifs. Par exemple, lorsque vous laissez la carotte faire son cycle végétatif et que vous la mettez dans la bouche, vous remarquez que cette carotte est plus sucrée et peut être conservée quatre voire cinq jours. Mais les autres carottes, vous les laissez, et dès les premiers jours ces carottes commencent par perdre leur. La meilleure des choses à faire, c’est d’être patient. C’est de respecter la nature et si vous respectez la nature, vous avez quelque chose de bien.

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